Libre Afrique

Quand l’Etat tente d’asphyxier les réseaux sociaux

Le gouvernement du Bénin a annulé un récent décret imposant une taxe aux utilisateurs de plateformes telles que Twitter, Facebook et WhatsApp.



Connues sous le nom de plateformes «over-the-top» (c’est-à-dire s’installant au-dessus des infrastructures des opérateurs traditionnels), elles peuvent fournir du contenu multimédia directement aux utilisateurs sans utiliser les moyens de diffusion terrestre ou les signaux satellites. De nombreux militants béninois et internationaux se sont vivement insurgés contre cette décision.

La répression
s’étend

La
taxation des plateformes
numériques existe dans d’autres pays tels que l’Ouganda, la Tanzanie et
la Zambie. En juillet 2018, l’Ouganda a imposé
une taxe sur ces plateformes, alors que le revenu mensuel moyen des
Ougandais n’est que légèrement supérieur à 100
USD. La Tanzanie a adopté une loi générale sur les créateurs de contenu
en ligne, obligeant les blogueurs à payer
jusqu’à 900 USD pour une licence de trois ans. En Zambie, le
gouvernement a introduit cette année une taxe sur les appels Internet
via
WhatsApp, Skype et Viber. Ailleurs sur le continent, un certain nombre
de gouvernements ont introduit une nouvelle législation visant les
utilisateurs de médias sociaux. Le Kenya, par exemple, a adopté l’an
dernier un projet de loi sur l’utilisation abusive de l’ordinateur
et la cybercriminalité pour contrôler l’activité des médias sociaux. La
Zambie envisage elle aussi d’introduire une loi sur
la cyber sécurité et la cybercriminalité.

Cette tentative
désespérée des gouvernements de contrôler l’activité en ligne découle de la croissance du nombre
d’utilisateurs d’année en année, et de la forte utilisation des Smartphones. Les médias sociaux inquiètent les
gouvernants qui souhaitent bien restreindre cette nouvelle liberté d’expression sur laquelle ils ont peu de prise.

Une ultime tentative de
contrôle

L’Internet
a modifié les
schémas de communication habituels. Les médias sociaux deviennent
désormais l’arène privilégiée de la
communication. C’est également devenu un terrain fertile pour
l’organisation sociale et politique, ce qui constitue une menace au statu
quo
tellement cher aux gouvernements africains. Historiquement, les gouvernements africains ont exercé un pouvoir démesuré
sur les médias, en particulier les «médias indépendants», dans le but d’étouffer toute dissidence. Les
gouvernements d’Ethiopie et d’Ouganda ont fermé les entreprises de presse. Au Kenya et au Nigéria, ils ont
contrôlé les médias par le biais d’intermédiaires mandataires et par un chantage malsain aux revenus
publicitaires.

Le
pouvoir des médias sociaux
réside en effet dans le fait qu’ils dépendent moins des structures de
l’État et peuvent donc échapper à
tout contrôle. Cela complique la tâche des gouvernements qui souhaitent
avoir la main mise sur le discours social et politique. Les
médias sociaux permettent de tenir des propos gênants pour les
dirigeants. Les utilisateurs peuvent nouer des alliances et contester
l’action de l’État. Ils peuvent également utiliser les plateformes de
médias sociaux pour organiser et mobiliser les
gens. Les médias sociaux sont utilisés sur l’ensemble du continent pour
donner de la visibilité à divers
problèmes sociaux et politiques qui, autrement, resteraient inaperçus :
des manifestations contre les frais de scolarité en
Afrique du Sud aux scandales de corruption au Kenya, les exemples ne
manquent pas.

Des lois et des taxes pour un
contrôle plus subtil

Vu
l’ampleur de
l’utilisation des médias sociaux, il est devenu plus difficile pour les
gouvernements de maitriser les informations et communications. Au
Kenya et en Ouganda, l’hostilité des dirigeants a été affichée sans
voile et la réponse a été
aussi ouverte. En conséquence, les gouvernements ont été forcés
d’utiliser des formes plus subtiles de confinement ou de
contrôle dont la fiscalité et la législation.

Les
gouvernements ont avancé
diverses raisons pour justifier ces nouvelles mesures. En Ouganda, le
gouvernement a fait valoir que la taxe sur les réseaux sociaux visait
à augmenter les recettes de l’État pour financer les services publics ;
alors qu’en Zambie, elle viserait à
protéger le secteur des télécommunications et les emplois locaux. Au
Kenya, la législation sur les médias sociaux a
été justifiée par la nécessité de discipliner ou d’éliminer les voix en
ligne malhonnêtes, en
particulier celles véhiculant des discours de haine.

Certains
de ces arguments peuvent
être entendus. Par exemple, les médias sociaux ont encouragé, et même
fourni un « sanctuaire » aux
fanatiques racistes, aux diviseurs ethniques, aux intimidateurs et aux
anarchistes politiques. Dans certains pays, ils ont enflammé les
conflits précisément à cause de l’anonymat qu’il procure, le manque de
contrôle et l’absence de modération.
Ils ont été par exemple cités comme l’une des plateformes utilisées
pour attiser les violences
post-électorales après les élections générales contestées du Kenya en
2007. Des groupes terroristes comme
Al-Shabaab et Boko Haram ont également exploité ces plateformes pour
recruter, inspirer et diffuser leurs messages à leurs
adeptes.

Mais
il est clair que ces nouvelles
taxes et lois visent essentiellement ceux qui diffusent des critiques
virulentes sur les gouvernements Ougandais, Kenyan et Tanzanien. Les
mesures
semblent avoir pour objectif de neutraliser la dissidence et,
ultimement, de récupérer le contrôle des plateformes et des
pratiques de communication.

La riposte réussie au
Bénin contre la taxe sur les médias sociaux rassurera ceux qui s’inquiètent de la répression exercée sur les
plateformes web. Cependant, l’ingéniosité et le courage des gouvernements devraient être un sujet de préoccupation. La
démocratie en Afrique ne peut que pâtir de l’absence de réseaux sociaux libres et dynamiques.

George Ogola,
étudiant-journaliste, Université du Lancashire Central (Angleterre). Article initialement publié par African Liberty –
Traduction réalisée par Libre Afrique

Article publié en collaboration
avec Libre
Afrique

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